Après avoir dégagé les préalables nécessaires à l'apprentissage, je me pose une autre question, que l'on pourrait à la limite qualifier de plus technique.
Que signifie apprendre ? Qu'est-ce que ce mouvement ?
Imaginons un domaine potentiellement objet de connaissance (par exemple : la biologie, le droit pénal, la musique, l'histoire). Cette masse d'inconnu est face à moi. Affirmons que je suis dans la bonne distance vis-à-vis de cette masse afin que je puisse l'envisager avec enthousiasme comme un objet de savoir et de connaissance (voir post précédent). Que se passe-t-il alors ?
Voici comment je comprends ce mouvement.
Dans un premier temps, cette masse nous est indistincte et floue. Nous avons seulement la connaissance qu'il y a quelque chose ici objet potentiel de savoir. Pour des raisons qui me sont propres et dépendantes de mon histoire et des circonstances, je désire connaître ces choses. Pour appréhender cette masse, je n'ai d'autre solution que de commencer par en détacher un morceau et par l'examiner. Qu'est-ce que cette partie, que l'on pourrait appeler un détail au regard du tout ? Quand cette partie prend un sens, et que je la comprends, j'examine d'autres détails qui, pour une raison ou une autre, ont attiré mon attention. Je souligne qu'il me semble que l'imagination et l'intuition sont indispensables dans ces étapes. Au bout d'un certain temps et d'une certaine persévérance, j'aurai accumulé une somme de connaissances certainement un peu éparses sur tous ces détails. Mais l'apprenti n'aspire pas à se contenter de ces détails. Pour indispensable que soit cette étape, elle est insuffisante tant à nous satisfaire qu'à caractériser le phénomène de l'apprentissage. De plus, je pense que cette étape peut être imposée de l'extérieur. Je veux dire qu'il est envisageable qu'un système qui s'appuie sur des autorités (tant au sens d'autorités de savoir que d'autorités de comportement) impose à des individus cette étape, en soumettant de manière régulière, ordonnée et planifiée, tous ces détails à l'examen et à l'appréhension des individus. Et les individus pourront toujours ingurgiter les conclusions que l'on est supposé tirer de cet examen.
Dans un deuxième temps, et c'est là que le caractère jouissif de l'apprentissage se manifeste, le sujet rassemble ces éléments, et s'éloigne de la masse qu'il a tenté d'appréhender comme objet de savoir. Et, une fois cet éloignement réalisé, il s'intéresse à nouveau à cette masse. Et il découvre qu'il la voit de manière complètement différente depuis la première fois où il avait désiré la connaître. Il regarde le tableau, et en comprend d'autant mieux le sens qu'il a connu sa composition et ses éléments.
Je pense ici à l'exemple de certains morceaux de Bach, tel que le prélude en Mi de la Partita n° 3 pour violon seul.
http://www.youtube.com/watch?v=2KYRdRnnBYw&feature=related
Je vous propose en écoutant le morceau vers lequel ce lien vous redirige, de se concentrer en particulier sur la partie jouée entre 0:23 et 0:43 secondes. Cet extrait est un moment particulièrement difficile à concevoir comme un tout. Son caractère très technique oblige l'interprète à décortiquer quasiment note par note ce passage, afin de le jouer d'une justesse irréprochable. Sans ce travail initial, il sera impossible de jouer ce passage. Toutefois, si le violoniste se contente de mettre bout à bout ces notes, le passage n'aura aucun intérêt ni sens. Pour qu'il résonne tel que vous l'entendez ici joué par Hillary Hahn, il a fallu que la musicienne réalise la seconde étape de l'apprentissage. Elle est retournée à la masse plus large du morceau - ou du passage - et a donné un mouvement à ces lignes de musique. Ce que je veux montrer ici, c'est que tant le travail de détail est indispensable, tant il est également très insuffisant.
J'ai l'impression que pour cette étape se réalise, ce rassemblement des détails et des parties, il n'y a guère d'autre solution que l'intuition, la passion, l'imagination. En me laissant la latitude d'essayer et d'expérimenter, de manier cet objet de savoir que j'ai entre les mains, je parviendrai à un moment satisfaisant dans son appréhension. Il sera, parfois de façon très soudaine, revêtu de sens. Et ce sens ne peut être qu'en relation avec le sujet : il m'est propre, il est le signe que ce qui m'environne est devenu une partie de moi-même, que je me le suis approprié, que je l'ai fait mien.
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